Prologue

 

Salem Village (Massachusetts)
Juillet 1692

 

Le fond de l’air était étouffant. Une brume blafarde voilait partiellement la lune pleine et dorée. Au détour d’un sentier forestier, se dressait une vieille masure délabrée. La petite fenêtre aux carreaux poussiéreux était éclairée par la faible lueur vacillante des bougies. Soudain, un hurlement féminin déchira le silence abyssal de la forêt et la porte s’ouvrit sur un homme à la haute stature et au visage sévère. Tate Nox, puissant sorcier au service de la communauté angélique, s’assit sur les marches vétustes et branlantes. Son air tendu et grave n’augurait rien de bon. Il avait amené sa compagne, Lorelei Crow, jusqu’ici afin qu’elle mette au monde leurs deux petites filles, des jumelles. La tâche qui l’attendait ensuite le rebutait, mais il devait obéir à son maître, sous peine de perdre la vie dans d’horribles souffrances. Quand il s’agissait de tuer un sorcier coupable de traîtrise, Libiel, l’ange de la mort, se faisait un malin plaisir de le torturer durant des jours entiers. Qui aurait pensé qu’un être de bonté et de sagesse puisse avoir une telle imagination en matière de supplice ?
Tate passa une main lasse dans ses cheveux bruns. Pourquoi Lorelei s’était-elle mis en tête de rejoindre les rangs de Lucifer ? Si elle s’était tenue tranquille, ils auraient pu vivre heureux, entourés de leurs enfants. Hélas, ce futur n’était plus possible maintenant qu’elle avait pris une décision insensée.
Le grincement de la porte se fit entendre et Dallan, son fidèle serviteur, apparut.
— Ça y est, c’est terminé. Les deux bébés sont en pleine santé.
Tate se précipita à l’intérieur et se dirigea tout droit vers Sybil, la sorcière qui avait tenu le rôle d’accoucheuse, et qui portait deux petits êtres, enveloppés chacun dans une couverture. Son cœur se gonfla de joie face à ces merveilles. L’une d’elles, la plus chétive, faisait de drôles de grimaces avec sa bouche tandis que la seconde, à la peau rosée et aux nombreux cheveux foncés, semblait plus active et remuait les bras en émettant quelques cris inarticulés.
— Leyia et Loria, mentionna Lorelei, allongée sur un lit de fortune à même le sol.
Tate se tourna alors vers sa compagne et toute trace de joie déserta ses traits. Même après plusieurs heures de souffrance, elle était toujours aussi belle. Ses longs cheveux noirs encadraient un visage noble et volontaire dans lequel ressortaient d’immenses yeux verts, ces mêmes yeux qui l’avaient littéralement envoûté dès leur première rencontre. Lorelei Crow faisait partie d’une illustre famille de sorciers, l’une des plus anciennes et des plus redoutables, la dernière capable de thérianthropie.
— Oui, Leyia et Loria, répéta-t-il avec un sourire crispé.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? s’enquit Lorelei, ayant remarqué la mine sombre de Tate.
Le sorcier lâcha un profond soupir en extirpant une fiole en verre blanc de sa poche.
— Tu as choisi le camp de Lucifer. Pourquoi te détourner des tiens pour suivre une armée de démons à l’âme corrompue ?
Lorelei fixa un instant la fiole que Tate faisait tourner entre ses doigts pendant qu’il parlait, un geste qui trahissait sa grande nervosité. Elle savait ce que contenait ce minuscule flacon. Elle avait compris que Dieu exigeait sa mort.
— Parce que la vérité n’est pas celle que tu crois ; parce que rien n’est vraiment blanc ou vraiment noir ; parce que le Seigneur des Ténèbres n’est pas plus perfide que ceux qui dirigent le royaume des cieux, répondit-elle avec une détermination farouche.
Tate la scruta quelques secondes, abasourdi.
— Tu es sérieuse, Lorelei ? Tu penses réellement tout ce que tu dis ? Bon sang ! Je ne te reconnais plus. J’ai la nette impression que ta sœur t’a fait subir un lavage de cerveau.
— Laisse ma sœur de côté ! Elle n’a rien à voir avec ma décision. Si tu n’as pas remarqué que les anges se comportent d’une manière encore plus sournoise que les démons, c’est que tu te voiles la face. Gabriel est certain que Lucifer a été piégé par les siens, et ceci pour des motifs totalement méprisables. Au moins, les démons, eux, assument leur part d’ombre et leurs imperfections.
Tate secoua la tête de dépit avant de s’accroupir tout près de sa compagne.
— Les racontars de l’archange Gabriel ne sont que des boniments, Lorelei. Comment peux-tu donner foi à de telles allégations ? Si tu étais restée en dehors de tout cela, nous n’en serions pas là. Tu as tout gâché, dit-il en pressant sa main dans la sienne.
Un frêle sourire se dessina sur les lèvres de Lorelei et elle leva le bras pour caresser tendrement la joue de l’homme dont elle était amoureuse depuis des décennies.
— Tu te trompes, Tate. Gabriel a raison. Maintenant, fais ce que tu dois faire sinon ces anges si charitables t’exécuteront sans le moindre état d’âme. Adieu, mon amour. Prends soin de nos petites filles.
— Lorelei…, souffla Tate d’une voix tremblante.
— Tues-moi où tu nous condamnes tous les quatre, murmura-t-elle en regardant une dernière fois ses bébés, confortablement blottis dans les bras de Sybil.
Au bout de quelques secondes, Lorelei tourna la tête et plongea son regard humide dans celui de Tate.
— Je suis prête.
Le sorcier marqua un temps d’hésitation.
— Tate, s’il te plaît ! Dépêche-toi, s’impatienta Lorelei.
Il se pencha et l’embrassa tendrement pendant qu’il ouvrait la fiole. Lorsqu’il se redressa, il glissa le fin goulot entre les lèvres de Lorelei et déversa le contenu du flacon.
— Je t’aime, prononça Tate d’un ton douloureux.
Tandis que le liquide à base d’essence d’ajonc se propageait dans l’organisme de sa compagne, celle-ci lâcha une plainte rauque. Son corps se mit à convulser et, en quelques secondes, elle mourut. L’ajonc était la seule plante que craignaient les sorcières, un poison toxique et létal. Une seule goutte sur leur peau les brûlait, laissant des cicatrices indélébiles ; une seule goutte dans leur organisme les tuait presque instantanément.
Le cœur lourd, Tate examina un instant le corps sans vie de Lorelei.
« Quel gâchis », songea-t-il avec amertume et tristesse.
Il enveloppa sa compagne dans le drap sur lequel elle était étendue puis l’emporta à l’extérieur. À quelques pas de la maison, Dallan avait creusé un trou dans lequel Tate déposa délicatement Lorelei.
— Adieu, mon amour, dit-il la voix brisée par le chagrin.
Dallan prit la pelle et recouvrit le corps de terre. Lorsqu’il eut terminé, Tate lança une poignée de poudre de cyprès sur la tombe.
— J’invoque les forces de la terre et de l’air. Que tous tes péchés te soient pardonnés, que tu puisses reposer en paix, que la lumière de tes ancêtres guide ton âme jusqu’au panthéon de la Grande Mère.
Un vent frais se leva, faisant tournoyer des volutes de poussière au ras du sol et bruisser les feuilles des arbres. Puis Tate se tourna vers Dallan.
— Va la prévenir que sa sœur est morte en couches. Dis-lui également que les bébés n’ont pas survécu.
Tate soupira. Il détestait mentir, mais il en allait de la sécurité de ses filles. Dieu avait également exigé leur mort, mais cela, il ne pouvait s’y résoudre. En ce qui concernait Lorelei, il n’avait pas eu le choix. Il n’aurait jamais pu la dissuader de se rallier à Lucifer alors que pour ses enfants, rien n’était perdu. Tate avait le pouvoir de les sauver, de les cacher, de leur éviter de se retrouver mêlés à cette guerre sans fin que se livraient les armées célestes et les légions démoniaques.
Dallan lui jeta un regard compréhensif avant de s’enfoncer dans l’épaisse forêt. Tate retourna dans la petite maison et arracha les deux bébés des bras de Sybil.
— Pas un mot à quiconque sur ce qui s’est passé cette nuit, sinon je te ferai taire définitivement, déclara-t-il d’un ton menaçant.
La sorcière hocha la tête et disparut sans demander son reste. Tate sortit à son tour. Il fit quelques mètres, s’arrêta puis déposa les bébés sur le sentier. Ses yeux devinrent d’un rouge flamboyant tandis qu’il tendait le bras. Une boule de feu ocre jaillit de la paume de sa main. Il la projeta sur la petite maison de bois qui s’enflamma comme une botte de paille.

 

J'espère que ce prologue vous a plu et qu'il vous donne envie de découvrir la suite.

Je vous souhaite de joyeuses fêtes de fin d'année.

 

 

 

 

 

 

 
 

 

 
     

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